Le son est la matière première de la musique. Mais la
dimension artistique doit aussi composer avec des impératifs techniques.
Le CD a 30 ans et le MP3 bientôt 20 ! Si ce dernier a révolutionné la
portabilité, le stockage et la diffusion, cela ne s’est pas fait sans
contraintes… Alors, quid de la qualité sonore à l’heure de la
dématérialisation ? Pendant que technologie et musique se marient au gré
des innovations, le son est-il voué à rester le parent pauvre du
nouveau panorama musical ?
Pour tenter d’y répondre, l’Irma vous propose ce mois-ci un focus et une conférence.
Quelle qualité sonore accorde-t-on à la musique ? Il y a ceux qui
affirment que rien ne vaudra jamais le vinyle, ceux qui, arborant un
casque audio siglé du nom d’un rappeur producteur célèbre ne jurent que
par la "puissance des basses", ceux qui saturent, ceux qui préfèrent
écouter qu’entendre… L’appréciation de la qualité sonore implique
forcément des critères subjectifs. Mais la matière sonore implique aussi
des données objectives qui participent à la définition de sa qualité.
Entre le moment de l’enregistrement d’une chanson en studio et son
écoute par les consommateurs, quels (mauvais ?) traitements sonores
subit-elle ? Dans une période de pleine mutation du marché de la
musique, qui doit concilier volonté artistique, contraintes
technologiques et choix stratégiques et commerciaux, la qualité a-t-elle
un avenir ? Fait-elle partie de cette nouvelle "chaîne de valeur" que
tout le monde veut recréer ? Pour aborder ces questions, revenons sur ce
qui est, encore actuellement, immuable : notre physiologie de la
perception auditive.
Le son, l’oreille et la perception
L’oreille
humaine est une structure d’une sensibilité surprenante. C’est une
mécanique de précision qui nous permet non seulement de percevoir les
ondes sonores, mais également leur spatialisation. La position de nos
oreilles nous permet de savoir d’où provient un son (en général, on ne
se trompe pas de côté pour éteindre le réveil !) Elles nous permettent
également de focaliser notre attention sur un bruit en particulier au
milieu d’un brouhaha. C’est ce que l’on appelle la capacité de
discrimination auditive et la perception sélective.
Les ondes sonores couvrent une plage de fréquences qui s’étend de
moins d’1 Hz à des millions de Hz. Mais nous ne sommes pas tout
puissants, et l’oreille humaine ordinaire réagit à une bande de
fréquences étroites, comprise entre 20 et 20 000 Hz. En dessous de 20
Hz, seules les vibrations sont perçues par le corps (d’où la sensation
physique provoquée par les infrabasses). Par exemple lors d’un orage, on
peut sentir l’air "trembler" silencieusement. Ne pas entendre certaines
fréquences ne veut pas dire qu’elles n’existent pas, ni qu’elles sont
inutiles. Tout ne se joue pas au même endroit de la bande. Sans leur
perception des ultrasons, les chauves-souris ne pourraient pas voler !
Après, c’est comme pour tout, nous ne sommes pas égaux : certains
individus n’entendent pas, ne supportent pas, ou déforment certaines
fréquences.
Ainsi, si la perception d’une "qualité sonore" peut être impactée par
des questions psychologiques (sociales, culturelles, d’éducation…),
l’aspect physiologique reste un préalable incontournable et déterminant
de "ce qu’on écoute" et/ou du "comment on l’entend". Dans ce cadre, on
peut même définir un critère objectif : plus l’intégrité du spectre
original d’un son est respecté, plus il est naturel. Qu’en est-il alors
de la musique ? De quelles manières les traitements sonores qu’elle
subit influent sur la qualité et sur notre perception ? Dans quelle
mesure les nouveaux modes de consommation de la musique influent sur la
façon de le produire ? Pour faire simple : comment sont formatées nos
oreilles ?
Le son d’aujourd’hui : une génération sacrifiée ?
« Il y a une règle qui ne souffre d’aucune exception. Le grand
public se détermine sur le choix des innovations technologiques
uniquement sur des aspects pratiques, jamais sur une question de
qualité. Si la qualité était déterminante, on n’entendrait plus parler
du MP3 depuis longtemps. »
Gilles Rettel
Par définition, la musique enregistrée n’est pas une restitution
identique du spectre original du son. Pendant longtemps, le principe fût
cependant de s’en approcher, comme le vantait le slogan publicitaire des cassettes BASF,
"l’émotion intacte". À l’ère du MP3 triomphant, on peut même affirmer
que la musique que l’on écoute n’a plus rien de naturel ! Une musique au
format MP3 est compressée pour réduire son poids sur un support de
stockage. Et cette compression ne s’effectue pas sans pertes. Si l’on
représente un fichier musical sous la forme d’une sinusoïde, cette étape
va couper les crêtes du signal, supprimant de fait les fréquences les
plus hautes et les plus basses du morceau original. On obtient donc une
version réduite, incomplète.
Nos oreilles ont pris l’habitude d’écouter une musique compressée,
non naturelle, non fidèle. Elles sont, sauf pour celles des audiophiles
avertis, formatées aux normes définies par les modes de production de la
musique, les contraintes et les avancées technologiques, les choix et
impératifs industriels de formats et la performance des appareils
d’écoute. À l’opposé de l’ère de la hi-fi, la qualité et le respect de
l’intégrité sonore ne font plus figure d’éléments primordiaux. De
nouveaux critères ont pris le pas et le succès du MP3 s’explique
simplement : facilité de stockage d’une grande quantité de titres,
vitesse de téléchargement, transportabilité optimale.
Mais tout le temps passé à écouter de la musique a un impact sur la
perception. Les supports d’écoute étant majoritairement numériques, la
musique numérique est logiquement l’étalon de l’appréciation de qualité.
« En 2009, une étude a été réalisée en studio. On a fait écouter en
aveugle à des gens une même chanson dans 6 formats différents de
compression. Le fichier source arrivait à l’oreille des gens en 5e
position en terme de qualité ! » explique Gilles Rettel, réalisateur artistique, expert et formateur en technique du son. Il poursuit : « Le son naturel n’est plus accepté par l’oreille moyenne. Pour qu’il apparaisse agréable, il doit être retraité. »
Pour comprendre ce qui se joue réellement, il devient donc utile de
détailler ces différents traitements que subit la musique, depuis
l’enregistrement en studio jusqu’à la mise à disposition auprès du
public.
Les traitements de la musique
Au
moment de l’enregistrement d’un titre en studio, des choix peuvent
influer sur la qualité ou la couleur du son. Les prises sont souvent
faites piste par piste, c’est-à-dire grosso modo, instrument par
instrument. Le choix peut déjà être fait d’utiliser un compresseur,
surtout sur les voix. Mais la première grande étape de traitement du
son, c’est le mixage.
Le mixage
Le mixage audio, ou « mix » dans le jargon des ingénieurs du son
("sondiers" pour les intimes), est une étape qui intervient une fois
enregistrées toutes les pistes nécessaires à la constitution d’un titre.
Il s’agit d’équilibrer et d’harmoniser les fréquences et les amplitudes
(volume) relatives de ces différentes pistes. L’objectif : permettre
d’entendre et de comprendre tout ce qui se passe dans un enregistrement.
Par exemple, la batterie ne doit pas couvrir le chant, il faut bien
distinguer les deux parties de guitare, etc. Là encore, des choix
artistiques interviennent : ce peut être une volonté de ne pas trop
mettre en avant la voix, ou au contraire, de la faire "surnager" par
rapport à la musique (comme c’est souvent le cas pour la chanson ou la
variété). C’est aussi le moment ou l’on applique des effets :
réverbération, delay, compression, etc. Chaque instrument se voit ainsi placé dans le spectre audio.
Cette étape permet d’aboutir à la production d’un signal numérique de
44,1 kHz en 16 bits. Ce sont les caractéristiques standard pour la
création d’un CD. Ce fichier numérique est alors prêt pour l’étape
suivante : le mastering.
Le mastering
Après le mixage, un morceau ou un ensemble de morceaux est assemblé
pour devenir un "programme", c’est l’étape du mastering. C’est un
processus qui consiste à appliquer une série de traitements au son pour
transférer un, ou un ensemble d’enregistrements sur un support appelé
master. Son but premier est de rendre homogène cet ensemble, et
d’adapter le son aux standards du marché. Ce master servira pour le
pressage du support lui-même (CD, SACD, DVD…), ou la mise à disposition
du public via des plateformes musicales en ligne.
Ce procédé est réalisé dans des studios de mastering, équipés de
matériel spécifique de très haute précision permettant de ne pas
dénaturer l’œuvre enregistrée originalement. Les techniques utilisées
sont étroitement liées à l’ingénieur qui les pratique, chaque ingénieur
étant associé à un son qui lui est spécifique. Une manière de traiter le
son qui fait sa réputation.
Une fois le son traité, l’ingénieur dispose de fichiers de formats
différents. Il peut livrer les fichiers optimisés dans leur format
d’origine (88,2 kHz et en 24 bits), les préparer en vue de l’édition
d’un CD, et fournir une version MP3 pour la distribution en ligne.
Cette étape du mastering est primordiale, mais elle est aussi à
l’origine de débats. En effet, c’est à ce moment qu’est défini le taux
de compression audiodynamique qui sera appliqué à un titre.
La compression audiodynamique
La
dynamique (audio) définit l’écart existant entre le son le plus faible
et le plus fort dans un morceau. L’unité de mesure de la dynamique est
le décibel (dB). 0 dB est le seuil de l’audition, 120 dB est le seuil de
la douleur. La compression dynamique audio consiste à réduire
artificiellement cette dynamique, cet écart entre les sons faibles et
les sons forts. Compression audio signifie réduction de la dynamique.
Quel est alors l’intérêt de réduire la dynamique ? D’obtenir
l’impression d’un son plus gros, plus fort. Ce recours à la compression
procède à la base d’un choix esthétique opéré avec l’arrivée de la
musique rock, comme l’explique Gilles Rettel : « la compression donne
l’impression d’énergie. Plus on compresse, plus on ressent l’énergie.
Et vu que le rock, c’est la musique de l’énergie… C’est donc cohérent. » Le problème, c’est qu’un « choix à la base esthétique devient une norme ».
Et comme toute norme, elle formate le grand public. Pour bien
comprendre ce qui se joue dans la compression audiodynamique, deux
exemples peuvent être éclairants.
Tout d’abord, la publicité. Tout le monde a déjà éprouvé cette
sensation en regardant la télévision : la publicité est a un volume plus
fort qu’un film ou une émission. Ce n’est pas une question de volume,
mais l’effet d’une forte compression du son (NB : depuis début 2012, la
loi interdit de recourir à la compression pour les spots publicitaires).
Autre exemple : en passant un disque enregistré il y a plusieurs
années, vous avez l’impression que le volume sonore est faible, que la
chanson manque d’énergie. En réalité, le son est juste moins compressé.
Et quand on parle d’éditions remasterisées d’albums, c’est encore le
même mécanisme. Il s’agit de refaire passer à un album l’étape du
mastering pour le mettre aux normes de son d’aujourd’hui. Comprenez :
davantage de compression. Les avancées technologiques permettent
effectivement un meilleur traitement du son, mais l’on s’éloigne la
plupart du temps du son d’origine. Les disques remasterisés des Beatles
n’ont plus beaucoup à voir avec ce que les fab’ four entendaient en
studio…
Loudness war
Le recours à la compression est allé crescendo ces dernières années,
dans une course au son toujours plus fort, toujours plus gros. Si cela
peut se justifier sur certaines esthétiques musicales, c’est une
pratique quasi généralisée aujourd’hui. Pour Gilles Rettel, le summum a
été atteint avec l’album Death Magnetic de Metallica, paru en
2008. Le son final est tout sauf naturel, et cela entraîne une
modification de la perception de l’auditeur. Il n’est plus question de
choix esthétique, mais bien de choix stratégiques et commerciaux. « En
plus de l’énergie, il y a aussi une autre raison : le morceau le plus
compressé sera celui qui paraîtra le plus fort lors d’un passage radio.
Et psychologiquement, les gens s’arrêtent plus facilement sur ce qu’ils
entendent plus fort. Il n’y a qu’à voir les compressions très élevées
pratiquées par les hits radio de la bande FM. » L’air du temps est donc à la surcompression.
Choix esthétique qui devient une stratégie commerciale, puis une
norme, la compression se triple d’une autre dimension, celle de la
contrainte technique. Avec l’arrivée du numérique, la compression
devient également informatique.
La compression informatique
« Nous vivons à l’ère numérique et, malheureusement, cela dégrade
notre musique, cela ne l’améliore pas (…) Steve Jobs était un pionnier
de la musique numérique. Son héritage est énorme. Mais quand il était
chez lui, il écoutait des vinyles (…). Ce n’est pas que le numérique
soit mauvais ou inférieur, mais c’est la façon dont il est utilisé qui
ne rend pas justice à l’art. Le numérique a forcé les gens à choisir
entre la qualité et la facilité d’utilisation, mais ils n’auraient pas
dû avoir à faire ce choix ».
Coup de gueule de Neil Young sur rollingstone.com
Le "mauvais traitement" infligé à un enregistrement ne s’arrête pas
là. Si la compression audiodynamique vient répondre à des choix
esthétiques ou à une conception contemporaine du son qui doit être fort
pour être perçu comme bon, c’est bien la compression informatique qui
pose le plus de questions sur la qualité finale du fichier.
En informatique, toutes les données sont numérisées, qu’il s’agisse
de texte, d’image, de film ou de musique. Que signifie concrètement
numériser une information ? C’est la transformer, la convertir en une
suite de "bits", le bit étant l’unité élémentaire d’information en
informatique. Le mot "bit" est la contraction de l’anglais binary digit (chiffre binaire). Comme son nom l’indique, il ne peut prendre que 2 valeurs : 0 ou 1.
Cette conversion aboutit à la spécification de l’espace occupé sur un
disque dur par un fichier. En langage courant, on parle du poids d’un
fichier. Plus le fichier est important, plus il est lourd. Tout le monde
sait aujourd’hui que la musique "pèse" plus lourd que du texte. Pour
réduire le poids d’un fichier, on a donc recours à la compression
informatique. Initialement, la compression des données est venue
répondre à un problème technologique : des espaces de stockage peu
importants, un Internet à bas débit. Pour gagner du temps de transfert,
et pouvoir conserver une quantité de fichiers importante, il fallait
compresser.
Le problème, c’est que compression signifie dégradation. Il y a perte
d’une partie des informations, et la qualité s’en trouve altérée, sans
possibilité de récupération. Le problème est de trouver un compromis
entre la qualité du fichier, son poids et le canal de diffusion. Même si
les taux de compression se sont améliorés, ils ne préservent pas
l’intégrité d’un fichier. Il existe aujourd’hui différents formats de
compression.
Les formats de fichier audio compressé
Un format de fichier audio, c’est un format de données utilisé en
informatique pour stocker des sons, sous forme numérique. L’élément de
programme qui transforme le signal en fichier et le fichier en signal
s’appelle un codec (abréviation de COder-DECoder). L’industrie a produit
de nombreux formats destinés à une application principale ou exclusive,
soit à la production, soit à la conservation, soit à la diffusion.
Actuellement, le codec le plus utilisé pour la musique est de loin le
MP3.
Le format MP3
Le
MP3 est depuis le début des années 2000 le format compressé de musique
numérique le plus répandu. Ce que l’on ne sait généralement pas, c’est
qu’il fut inventé au début des années 1990 suite aux recherches d’une
équipe de chercheurs de l’Institut Fraunhofer sous la direction de
Karlheinz Brandenburg, et en collaboration avec Thomson. MP3 est
l’abréviation de MPEG-1 Layer-3 (MPEG signifiant Moving Picture Experts
Group). Comme le rappelle Gilles Rettel, « le MP3 n’a pas été créé
pour Internet mais dans le but de réduire la taille des fichiers pour
faciliter la diffusion de la radio numérique ». Comment est-il alors
devenu le standard de la musique numérique ? Tout simplement par
l’action des premières plateformes d’échanges en peer to peer,
comme Napster. Un format léger, donc facilement stockable et rapidement
téléchargeable. Il était en effet impossible de faire circuler un son de
qualité CD-Audio dans les tuyaux de l’Internet de la fin des années
1990. Étant un des plus anciens formats, le MP3 est un des moins
performant en terme de qualité. Il est fréquent, pour du téléchargement,
que le taux de compression soit réglé autour de 10. C’est-à-dire que
l’on supprime 90 % des données.
Pour le MP3, on peut en effet définir un débit allant de 32 à 320
kbps. À partir de 128 Kbps, la qualité audio devient suffisante pour
encoder des chansons.
Il existe aujourd’hui différents formats de son compressé. Les codecs
utilisant une compression avec perte sont : AAC, MP3, MPEG-4, MPEG-7,
MPEG-21, RealAudio, VGF, WMA, AVS.
Les formats de fichier audio compacté
Depuis quelques années sont apparus de nouveaux formats, plus
soucieux de conserver l’intégrité des fichiers source. Il s’agit des
formats de compactage, dont le plus connu aujourd’hui est le Flac (Free Lossless Audio Codec).
Le compactage est différent de la compression. Là où la compression
réduit la taille en supprimant des informations de façon irréversible,
le compactage se contente de réduire les données pour le transfert. Ces
données peuvent être récupérées intégralement. C’est ce que l’on appelle
aujourd’hui les formats lossless (en anglais, on utilise le mot lossy pour parler des formats dégradant la qualité). Un format lossless de compactage bien connu de tous aujourd’hui : le zip pour le texte.
Pour donner un ordre d’idée, la réduction de taille dans le cas du
compactage est de l’ordre de 50 %, quand le MP3 peut aller jusqu’à 90%…
Une fois balayés ces différents éléments techniques et technologiques
permettant d’éclaircir le traitement sonore de la musique, de son
enregistrement jusqu’à sa mise à disposition auprès du public, où en est
l’industrie musicale sur ces questions ?
La qualité sonore : enjeu stratégique ou parent pauvre de l’industrie musicale ?
« Il y aura toujours des gens qui écouteront du MP3 sans se rendre
compte que la qualité est mauvaise. Il y aura toujours à côté un marché
du "super audiophile", intéressé par le matériel très haut de gamme.
Entre ces 2 extrémités, ce qui est intéressant, c’est de proposer de la
qualité d’expérience sonore, qui refuse la médiocrité tout en ne se
limitant pas aux audiophiles équipés de matériel coûteux. »
Didier Ramage
Comme le rappelle Neil Young dans la citation donnée plus haut, la
qualité sonore s’est perdue dans la crise du support physique. Si
pendant plus d’une décennie le CD a imposé un standard, l’apparition de
la musique numérique l’a fait éclater, et a multiplié les formats. La
contrainte technique des débuts de l’Internet (débit, stockage) a établi
d’autres critères prioritaires. Si le CD est toujours commercialisé
(jusqu’à quand ?), que le vinyle persiste avec des soubresauts
périodiques, la musique dématérialisée grappille chaque année du
terrain. Du point de vue des revenus, certes, mais en termes de
consommation de la musique, les ordinateurs et les baladeurs numériques
sont aujourd’hui rois, notamment chez les jeunes générations. Qu’en
est-il aujourd’hui de la qualité sonore dans l’offre de musique ?
Le vinyle, la meilleure qualité qui soit ?
Abordons
tout de suite une affirmation récurrente : le vinyle serait le support
offrant la meilleure qualité sonore. Le snobisme pousse même le
connaisseur à affirmer que la meilleure qualité audio qui soit, c’est le
vinyle à la première écoute, plus chaude et plus proche du signal
sonore d’origine… Le disque vinyle est une source analogique,
c’est-à-dire que l’information est stockée de manière directe sur le
support. Sur le plan théorique, un CD dispose d’une fréquence
d’échantillonnage de 44,1 kHz qui, de fait, bride les fréquences élevées
à 22 kHz. Cela engendre une perte de notes sur le spectre audio. Souci
qui ne se retrouve pas sur vinyle grâce à son "image spatiale plus
précise".
De plus, la dynamique du CD atteint les 100 dB alors que le vinyle
privilégie la précision sonore avec une dynamique à 60 dB. Comme le
précise Gilles Rettel, « cela dépend des esthétiques : pour le rock
oui, mais pas du tout pour la musique classique. Le rock a tout de suite
compris qu’il fallait utiliser et intégrer les contraintes du support
dans le processus de création. Il y a donc une cohérence entre
l’enregistrement des artistes rock des années 1960-1970 et le support de
fixation. À partir de là, le rendu sonne mieux sur vinyle que sur les
reports CD » En aucun cas, il est possible de généraliser
l’affirmation initiale de la suprématie du vinyle, même si celui-ci
présente un grain particulier empreint de nostalgie (un critère certes
subjectif, mais qui n’est pas sans importance dans la représentation que
tout un chacun peut se faire de la qualité sonore). Gilles Rettel
enfonce le clou : « aujourd’hui, on achète un vinyle parce que le
sens commun veut que ce soit un support de grande qualité sonore, mais
avec quel matériel l’écoute-t-on ? Une platine à 100 euros ? Ce n’est
même pas le prix d’une bonne tête de lecture… Il ne sert à rien
d’acheter du vinyle pour l’écouter sur du matériel de mauvaise qualité.
De plus, la qualité sonore d’un vinyle dépend aussi de son mode de
pressage. Il faut que toute la chaîne de production soit de très haute
qualité ».
La musique en ligne s’est construite sur une dégradation
La musique en ligne (streaming et téléchargement), bien que
montrant un intérêt grandissant pour la question de la qualité sonore,
reste encore aujourd’hui sur des standards de qualité très moyens. La
qualité moyenne des fichiers proposés en téléchargement est de 256 Kbps,
quel que soit le type d’encodage proposé (MP3, AAC, WMA..). Pour le streaming,
certains en sont toujours au 128, comme Last.fm, voire à 96, comme
Jamendo… La norme tend tout de même à aller vers du 320 pour le
téléchargement.
Le grand défi des services de musique en ligne est de concilier
qualité et taille des fichiers, avec les problèmes afférents de coût de
bande passante. Le risque avancé par nombre de plateformes : des
fichiers de meilleure qualité, plus lourds, peuvent entraîner des
risques de lenteur de lecture ou de téléchargement, et inciter les
utilisateurs à se reporter sur les sites concurrents.
Les leaders du marché ont des approches relativement similaires.
Itunes propose du MP3 ou du AAC en 256 kbps en téléchargement. Deezer et
Spotify opèrent une distinction par type de clients : un débit de 128
kbps et 160 kbps pour le streaming freemium, et jusqu’à
320 kbps pour les abonnés payants. Quant aux offres mobiles, pour ne pas
surcharger les réseaux 3G, la qualité est encore pire (entre 96 et
160kbps). Ces choix font bondir Yves Riesel, fondateur de Qobuz, qui
affirme : « aujourd’hui, il n’y a plus aucun problème de bande
passante. Il n’y a aucune raison pour qu’Itunes par exemple continue à
livrer aux gens du AAC 256 ». On le voit, la rapidité du service prime sur la qualité…
Pour une prise en compte pleine et entière de la qualité sonore comme
élément central de l’offre de musique en ligne, les questions
techniques liées à la fluidité de lecture et de circulation doivent être
entièrement réglées. Ce qui nécessite un investissement de la part des
acteurs du marché, mais également un renforcement de l’Internet haut
débit et un taux d’équipement des foyers encore plus important. Pour ne
pas réserver la qualité sonore aux seuls audiophiles, pour qu’elle
devienne une norme, même en l’absence de volonté d’une partie du grand
public, les plateformes de streaming et de téléchargement devront
probablement assumer ce rôle de discrimination positive et d’émulation
par le haut. Certains acteurs se sont d’ailleurs déjà positionnés sur ce
créneau.
Une offre de qualité
« Quand un artiste, un producteur et un ingénieur du son
produisent un album, ils visent un idéal de son, qu’ils se fixent selon
des critères esthétiques et artistiques. Le but des appareils d’écoute,
qu’ils soient plus ou moins bons, est de reproduire cet idéal. Les
machines doivent se mettre au service du résultat et non l’inverse. »
Yves Riesel, Qobuz
Depuis quelques années, des offres légales de musique en ligne
mettant au cœur de leur démarche la qualité sonore ont vu le jour, sans
remettre en cause la dimension pratique d’écoute ou de téléchargement.
C’est le cas de Qobuz, qui propose des fichiers en qualité CD sur
l’intégralité de son catalogue, et une qualité master (en 24 bits) sur
environ 2 000 albums. Sur cette plateforme, « aucun fichier n’est inférieur à du mp3 320kbps », comme le précise son fondateur Yves Riesel. Il précise ainsi les raisons de ce positionnement : « il
y a je crois, dans le public, un désir de beau son. J’en veux pour
preuve l’explosion des ventes de beaux casques audio. L’exigence de
qualité sonore est un mouvement qui est lancé, et qui ne va pas
s’arrêter ». Qobuz propose même désormais de la musique en 5.1.
De la musique spécialement mixée en 5.1, c’est aussi ce que propose
Mysurround, en téléchargement à l’acte. Didier Ramage, son fondateur,
précise qu’il s’agit « d’un remixage des pistes et non pas d’une conversion de fichiers stéréo ».
Avec en plus la possibilité de disposer du format dbr.wav permettant de
graver les albums sur un CD pour l’utiliser sur une chaîne de salon ou
un autoradio 5.1. Fait remarquable, dans sa communication, Mysurround ne
met pas en avant l’aspect technologique : « ce qui m’intéresse,
c’est de faire découvrir le 5.1 au grand public, sans qu’il soit besoin
de savoir quel est le codage utilisé. L’idée, c’est que cela fonctionne
sur le matériel dont il dispose ou peut disposer facilement, et qu’il se
dise que le son est génial ! Ce qui compte, c’est l’expérience sonore,
et non pas la qualité technique ou technologique ».
Démarche innovante, mais qui se heurte à un problème. Non pas celui de l’équipement des foyers, les systèmes d’écoute en surround
se démocratisant petit à petit, notamment pour les ordinateurs ou les
consoles de jeu sous l’impulsion de l’industrie du jeu vidéo, mais lié à
la faiblesse du catalogue de productions mixées en 5.1 mis à
disposition par les maisons de disques. Didier Ramage ironise d’ailleurs
à ce sujet : « dans les années 1970, Pink Floyd proposait des albums
en quadriphonie alors que le public n’était pas équipé pour en
profiter. Aujourd’hui, beaucoup sont équipés, mais il n’y a quasiment
pas d’offre de musique adéquate ».
La qualité sonore, un combat ?
C’est
donc également en amont de la chaîne de production de la musique qu’il
faut chercher les ralentissements dans la marche vers la qualité, et
notamment du côté de la situation actuelle tendue du marché de la
musique enregistrée. Yves Riesel le résume ainsi : « un pseudo
réalisme économique repousse toujours à plus tard ce qui devrait être
fait dès aujourd’hui. Le marché numérique ne compensant pas la baisse du
marché physique, l’attention se porte sur le fait de continuer à
générer de l’argent. Il faut qu’il y ait une volonté réelle d’aller dans
le sens de la qualité, pour justement passer ce mauvais moment que
traverse la musique enregistrée ».
L’état limite serait atteint si les standards des principaux canaux de
distribution en venaient à formater dès l’enregistrement les productions
des maisons de disques. Les ingénieurs du son pourraient en effet
estimer que la principale utilisation de leur travail ne se fera pas sur
support CD, mais aura vocation à se retrouver in fine compressé
en format numérique. Les effets se font déjà ressentir, avec la mise en
avant encore plus flagrante des basses et des rythmiques. Là encore,
l’évolution du marché et la volonté de ses acteurs sont des facteurs
déterminants.
Un avenir de qualité ?
« Nous arrivons à la fin d’un premier cycle, pendant lequel on
déversé les catalogues en ligne, sans métadonnées bien renseignées et en
mauvaise qualité. Dans les 10 ans qui viennent, il y aura un second
tour durant lequel les plateformes devront être réapprovisionnées en
fichiers de qualité. »
Yves Riesel
Malgré tous les freins évoqués, il y a des raisons de penser que la
qualité sonore pourrait revenir sur le devant de la scène, à défaut
d’être une norme partagée par tous, musiciens, maisons de disques,
plateformes et consommateurs. L’un des grands défis futurs, y compris
technologique, reste de tendre vers des formats redorant le concept de
(haute) fidélité, de respect de la matière première (le son) et de la
forme que lui a donné l’artiste (sa musicalité). Apple serait en train
de travailler à une amélioration de ses offres, Deezer également, en se
rapprochant du spécialiste du son haute fidélité Dolby. Nombre
d’analystes pronostiquent le développement d’offres discriminantes,
selon le principe freemium/abonnement déjà validé par l’économie du net.
De quoi sera fait l’avenir ? Probablement d’un éclatement du marché,
avec une fragmentation des publics sur un critère traditionnel
d’esthétique, mais qui se doublera de celui de la recherche de qualité,
entraîné par la multiplication des supports et des formats.
Les priorités et les positionnements des professionnels changent
naturellement au gré des évolutions du marché. Reviendra-t-on sur les
lignes de l’époque hi-fi (pour high fidelity), ou définitivement,
la bande-son du XXIe siècle se doit de sacrifier sa musicalité au
contexte de mise en flux ? Et puis l’interconnexion de l’homme et des
technologies qu’il crée conduira-t-elle à un transhumanisme producteur
de nouvelles formes de perception, où l’appareil auditif ne sera plus
limité à ses contraintes physiologiques ? La conception de la qualité
aura-t-elle toujours pour idéal la reproduction la plus fidèle qui soit
du "son naturel" (sachant que nous n’en percevons qu’une partie
limitée) ? Après tout, l’homme étant partie de la nature, on peut
considérer que toute production émanant de lui, même à la pointe de la
technologie, est naturelle… Toutes ces questions restent ouvertes…